Tous les articles par Karine

Le ministère des contes publics

par Sandra Lucbert

Une maternité ferme. Un accouchement tourne mal. Un enfant meurt. Interpellé, le préfet n’a qu’une chose à dire :  » nous sommes comptables de la dette publique « . Et le verrou est mis. Proposition de la littérature : tourner la clé. A l’évidence, tout tient dans une formule — mais qu’est-ce qu’elle tient cette formule ? Un ordre, des intérêts, un verrouillage. En guise de quoi on dit : LaDettePubliqueC’estMal.
C’est un assommoir : trente ans de répétition, des parleurs, des figures, des grimaces — tous les tours de l’autorité. Qui n’y feront rien : ce seront toujours des contes. Mauvais livre de contes : l’ouvrir, le désosser, le bazarder.

Coup de coeur : après « Personne ne sort les fusils », Sandra Lucbert  met à jour à nouveau très brillamment les ressorts mortifères du langage des dominants. Un texte de salut public, une démonstration implacable et indispensable.

La Ville de vapeur

par Carlos Ruiz Zafon

Un architecte qui fuit Constantinople avec les plans d’une bibliothèque labyrinthique, un étrange cavalier qui arrive à convaincre un tout jeune écrivain (accessoirement nommé Miguel de Cervantes) d’écrire un roman inégalable… on retrouve dans ce recueil de nouvelles une atmosphère et des thématiques familières aux lecteurs de Zafón : des écrivains maudits, des bâtisseurs visionnaires, des identités usurpées, une Barcelone gothique et certains des personnages phares de la tétralogie du Cimetière des livres oubliés.
Coup de cœur : Il se dégage de l’ensemble une unité parfaite et un charme profond, dans un halo de mystère (et de vapeur). L’écriture est d’une précision et d’une élégance aussi envoûtantes que les histoires racontées.

La discrétion

par Faïza Guène

 » Ses enfants, eux, ils savent qui elle est, et ils exigent que le monde entier le sache aussi.  » Yamina est née dans un cri. A Msirda, en Algérie colonisée. A peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la Liberté. Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion. Pour cette mère, n’est-ce pas une autre façon de résister ? Mais la colère, même réprimée, se transmet l’air de rien.

Coup de cœur : une histoire de famille et de frontières, une histoire d’amour et d’amours générationnels. Un roman lumineux et sensible, une belle histoire en somme.

S’adapter

par Clara Dupont-Monod

C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres. C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées.
Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd. Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné. Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.
Comme dans un conte, les pierres de la cour témoignent. Comme dans les contes, la force vient des enfants, de l’amour fou de l’aîné qui protège, de la cadette révoltée qui rejettera le chagrin pour sauver la famille à la dérive. Du dernier qui saura réconcilier les histoires. La naissance d’un enfant handicapé racontée par sa fratrie.

Milwaukee blues

par Louis-Philippe Dalembert

Depuis qu’il a composé le 911, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant  » Je ne peux plus respirer « . Jamais il n’aurait dû appeler le numéro d’urgence pour un billet de banque suspect. Mais il est trop tard, et les médias du monde entier ne cessent de lui rappeler la mort effroyable de son client de passage, étouffé par le genou d’un policier.
Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a inspiré à Louis-Philippe Dalembert l’écriture de cet ample et bouleversant roman. Mais c’est un héros, une figure imaginaire prénommée Emmett, qu’il va mettre en scène. La vie d’un gamin des ghettos noirs que son talent pour le football américain promettait à un riche avenir.
Son ancienne institutrice et ses amis d’enfance se souviennent d’un bon petit élevé seul par une mère très pieuse. Plus tard, son coach à l’université où il a obtenu une bourse, de même que sa fiancée de l’époque, sont frappés par le manque d’assurance de ce grand garçon timide, pourtant devenu la star du campus.

Coup de cœur : La force de ce livre, c’est de brosser de façon poignante et tendre le portrait d’un homme ordinaire que sa mort terrifiante a sorti du lot.
En donnant la parole à tour de rôle à celles et ceux qui l’ont côtoyé, son destin se dessine en creux, ainsi que les conditions de vie des noirs américains et des milieux populaires.

Un texte fort et passionnant.

Changer : méthode

par Edouard Louis

« Une question s’est imposée au centre de ma vie, elle a concentré toutes mes réflexions, occupé tous les moments où j’étais seul avec moi-même : comment est-ce que je pouvais prendre ma revanche sur mon passé, par quels moyens ? J’essayais tout », E. L.

Alma

par Jean-Marie-Gustave Le Clézio

Voici donc des histoires croisées, celle de Jérémie, en quête de Raphus cucullatus, alias l’oiseau de nausée, le dodo mauricien jadis exterminé par les humains, et celle de Dominique, alias Dodo, l’admirable hobo, né pour faire rire. Leur lieu commun est Alma, l’ancien domaine des Felsen sur l’île Maurice, que les temps modernes ont changée en Maya, la terre des illusions : « Dans le jardin de la Maison Blanche le soleil d’hiver passe sur mon visage, bientôt le soleil va s’éteindre, chaque soir le ciel devient jaune d’or.
Je suis dans mon île, ce n’est pas l’île des méchants, les Armando, Robinet de Bosses, Escalier, ce n’est pas l’île de Missié Kestrel ou Missié Zan, Missié Hanson, Monique ou Véronique, c’est Alma, mon Alma, Alma des champs et des ruisseaux, des mares et des bois noirs, Alma dans mon coeur, Alma dans mon ventre. Tout le monde peut mourir, pikni, mais pas toi, Artémisia, pas toi. Je reste immobile dans le soleil d’or, les yeux levés vers l’intérieur de ma tête puisque je ne peux pas dormir, un jour mon âme va partir par un trou dans ma tête, pour aller au ciel où sont les étoiles ».

L’autre Rimbaud

par David Le Bailly

 » Un récit délicatement documenté, qui pose bien des questions sur le mystère des fratries, la fabrication de l’histoire littéraire, et [… ] l’extraordinaire destinée d’un jeune surdoué…  » L’Obs Le plus célèbre des poètes avait un frère, Frédéric Rimbaud. De cet aîné dont Arthur fut si proche, dont il partagea la chambre et avec lequel il fit front contre une mère austère, il ne reste pourtant aucune trace.
Gommé de la correspondance du poète, effacé des photographies, dépossédé des droits sur son oeuvre. L’histoire d’une disparition, orchestrée pour mieux bâtir la légende de celui qui voulait « asseoir la Beauté sur ses genoux’. David Le Bailly est journaliste. Auteur de La Captive de Mitterrand, qui fut un succès critique et public, il signe ici un roman singulier, où la fiction se mêle à l’enquête.

Le visage de Pierre

par William Gardner Smith

Fuyant les Etats-Unis et le racisme qui y règne, Simeon, un noir américain, arrive au début des années 1960 à Paris. Ici, les noirs se promènent sans craindre pour leur vie, et la diaspora américaine a pignon sur rue : dans les cafés, on refait le monde entre deux morceaux de jazz, on discute de politique en séduisant des femmes… Tout semble idyllique dans la plus belle ville du monde. Mais Simeon s’aperçoit bien vite que la France n’est pas le paradis qu’il cherchait.
La guerre d’Algérie fait rage, et un peu partout, les Algériens sont arrêtés, battus, assassinés. En rencontrant Hossein, un militant algérien, Simeon comprend qu’on ne peut être heureux dans un monde cerné par le malheur : il ne peut pas rester passif face à l’injustice. Ecrit en 1963, Le Visage de pierre fut le seul livre de William Gardner Smith à n’avoir jamais été traduit en français, et l’on comprend pourquoi : pour la première fois, un roman décrivait un des événements les plus indignes de la guerre d’Algérie, le massacre du 17 octobre 1961.
Dans cet ouvrage où l’honneur se trouve dans la lutte et dans la solidarité, William Gardner Smith explore les zones d’ombre de notre récit national.

La lettre écarlate

par Nathaniel Hawthorne

Boston, 1642. Hester, exilée à la périphérie de la ville, refuse de livrer le nom de son amant. La lettre A, écarlate, cousue sur sa poitrine est la marque d’infamie qui la désigne désormais comme femme adultère au sein de la colonie puritaine.