Tous les articles par Karine

Chaudun, la montagne blessée

par Luc Bronner

Vous montez un col, traversez une forêt, longez une rivière. Au fond de la vallée, les restes d’un village, des blocs de pierre brisés, presque rien : ci-gît Chaudun, village maudit qui fut vendu en 1895 par ses habitants à l’administration des Eaux et Forêts. Trop d’hommes et de femmes, trop de bêtes à nourrir. Au fil des ans, la plupart des bois ont disparu, ravagés par des coupes excessives. La vallée est exsangue, les pâturages inexploitables.
Comme un torrent en crue, le récit de Luc Bronner charrie et recompose toutes les traces du passage des hommes et des femmes dans leur intimité et jusqu’à leur fuite inéluctable. Evocation poétique, érudite et charnelle des paysages alpins, de leur beauté et de leur cruauté, ce livre est le récit minutieux d’un désastre écologique et humain et, in fine, d’une résurrection : aujourd’hui, Chaudun est le coeur d’un espace ensauvagé, l’une des plus somptueuses vallées d’Europe où l’animal a remplacé l’homme.
La quête s’achève sur un éblouissement :  » Il faudrait raconter la jouissance des botanistes dans ces lieux abandonnés par l’homme depuis plus d’un siècle. Cette étrange sensation de vertige face à la beauté infinie. Je me berce de cette opulence, de cette orgie du végétal qui déborde de toutes parts, à toutes les heures du jour et de la nuit ».

Billy Wilder et moi

par Jonathan Coe

Dans la chaleur exaltante de l’été 1977, la jeune Calista quitte sa Grèce natale pour découvrir le monde. Sac au dos, elle traverse les États-Unis et se retrouve à Los Angeles, où elle fait une rencontre qui bouleversera sa vie : par le plus grand des hasards, la voici à la table du célèbre cinéaste hollywoodien Billy Wilder, dont elle ne connaît absolument rien. Quelques mois plus tard, sur une île grecque transformée en plateau de cinéma, elle retrouve le réalisateur et devient son interprète le temps d’un fol été, sur le tournage de son avant-dernier film, Fedora.
Tandis que la jeune femme s’enivre de cette nouvelle aventure dans les coulisses du septième art, Billy Wilder vit ce tournage comme son chant du cygne. Conscient que sa gloire commence à se faner, rejeté par les studios américains et réalisant un film auquel peu de personnes croient vraiment, il entraîne Calista sur la piste de son passé, au cœur de ses souvenirs familiaux les plus sombres. Roman de formation touchant et portrait intime d’une des figures les plus emblématiques du cinéma, Billy Wilder et moi reconstitue avec une fascinante précision l’atmosphère d’une époque.
Jonathan Coe raconte avec tendresse, humour et nostalgie les dernières années de carrière d’une icône, et nous offre une histoire irrésistible sur le temps qui passe, la célébrité, la famille et le poids du passé.

Le ministère de la douleur

par Dubravka Ugresic

Tanja Lucic est devenue professeure de littérature à l’Université d’Amsterdam après avoir fui la guerre en ex-Yougoslavie. Là-bas, elle donne des cours à une classe composée de jeunes exilés yougoslaves dont la plupart gagnent leur vie en confectionnant des vêtements pour le « Ministère de la douleur », une boutique sadomasochiste. Tous vivent dans la « Yougonostalgie », un attachement sentimental à ce qu’était leur pays avant son éclatement.
Pour soigner leur mélancolie, Tanja leur propose d’écrire le récit de leur vie et la façon dont ils ont vécu la désintégration physique et culturelle de cet Etat. Mais cette méthode pédagogique inhabituelle n’est pas sans conséquences : bientôt, elle s’attire les foudres des uns, et ravive les tensions entre les autres… Dans ce roman où l’ironie et l’humour noir sont rois, Dubravka Ugresic explore la douleur de la perte, l’isolement et la solitude auxquels ne saurait échapper aucun exilé.
Que nous reste-t-il quand on a tout perdu — son pays, son foyer, et même sa langue ?

Un voisin trop discret

par Iain Levison

Nous avons tous quelque chose à cacher. Et jusqu’où aller pour conserver nos secrets et nos privilèges durement acquis ? Iain Levison nous emmène à nouveau sur les terres du mensonge et du dilemme, comme il sait très bien le faire, avec humour et distance. Ses personnages sont terriblement humains et bien qu’il soit question ici d’agents des forces spéciales US ils ont toute la complexité voulue pour que leur singulière histoire nous passionne.

Tous les romans de Iain Levison nous racontent une société dure envers ses citoyens, mais il a le don et l’élégance de nous faire sourire.

Tout l’or des braves

par Clifford Jackman

Une aventure d’hommes et de mer, une histoire de pouvoir  aux temps de la piraterie.  Ou quand « L’île au trésor » rencontre « Sa Majesté des mouches ».

Mer des Caraïbes, 1721. Les plus célèbres pirates sont morts ou sont en fuite. Jimmy Kavanagh, ancien compagnon de Barbe Noire, rassemble un équipage pour une dernière chasse-partie qui doit permettre d’assurer l’avenir de chacun.
Mais alors que tout commençait pour le mieux,  la mort prématurée de Kavanagh change la donne. Qui pour prendre la place du capitaine, quelle gouvernance, quel ordre respecter ? Coup de cœur : « Tout l’or des braves » est tout à la fois un conte politique sur le pouvoir et le commandement, une quête spirituelle ET c’est un grand roman d’aventures. Vents, manœuvres, cordages, voiles, vous voici à bord d’un vrai bateau, vous prendrez les embruns par paquets !

Clifford Jackman vit au Canada, au sud-ouest de l’Ontario.
Son premier roman, La Famille Winter (éditions 10/18, 2017) a été finaliste du Governor General’s Literary Award for Fiction. Traduit de l’anglais (Canada) par Marc Sigala.

Justice indienne

par David Heska Wanbli Weiden

Résumé :
Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota du Sud, le système légal américain refuse d’enquêter sur la plupart des crimes, et la police tribale dispose de peu de moyens. Aussi les pires abus restent-ils souvent impunis. C’est là qu’intervient Virgil Wounded Horse, justicier autoproclamé qui loue ses gros bras pour quelques billets. En réalité, il prend ses missions à coeur et distille une violence réfléchie pour venger les plus défavorisés.
Lorsqu’une nouvelle drogue frappe la communauté et sa propre famille, Virgil en fait une affaire personnelle. Accompagné de son ex-petite amie, il part sur la piste des responsables de ce trafic ravageur. Tiraillé entre traditions amérindiennes et modernité, il devra accepter la sagesse de ses ancêtres pour parvenir à ses fins. Loin des clichés, Justice indienne pose un regard sans fard sur la vie des Indiens lakotas, confrontés plus que jamais à la question universelle : peut-on se faire justice soi-même ?

Coup de cœur :
Un premier roman noir très réussit. Un titre atypique, dépaysant et débordant d’action. Avec beaucoup de tendresse, l’auteur y malmène ses personnages et donne vie à un contexte politique et social très réaliste.

Le chien, la neige, un pied

par Claudio Morandini

Adelmo Farandola mène une existence revêche dans la montagne. Ermite lunatique et acariâtre, il n’a pas le souvenir très lucide. Les saisons se fondent en un brouillard opaque dans sa mémoire. Mais cet hiver-là surgit un chien. Bavard. Pétulant. La truffe en éveil. Il adopte Adelmo Farandola. Au printemps, la fonte des neiges révèle un pied humain non loin de leur cabane. Adelmo Farandola ne se souvient pas très bien des événements de l’an passé.
A qui appartient ce pied ? Dans son esprit engourdi s’insinue une inquiétude croissante.

Un conte un peu cruel mais terriblement dépaysant et prenant !

La nuit des orateurs

par Hédi Kaddour

Que peut-on dire, que peut-on faire sous la tyrannie ? Il est sénateur et avocat, il s’appelle Publius Cornelius, il a pour surnom Tacite. Autour de lui les gens tombent. Il n’est pas encore écrivain mais seule la littérature pourrait être à la hauteur des événements qu’il traverse. Sa femme, Lucretia, décide de se rendre au palais impérial pour plaider la clémence auprès d’un souverain qui tue comme on éternue.
La scène est à Rome, au premier siècle, sous le règne de Domitien.

Les aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, au pays de Barbe Bleue – Conte moral et édifiant tier livre

par Harry Bellet

Jean Jambecreuse, dont la vie est inspirée de celle du peintre Hans Holbein (1497-1543), a quitté Bâle pour Londres. Il s’emploie à cultiver le patronage des puissants, avec un objectif : travailler pour le roi d’Angleterre. Henri VIII est cultivé, polyglotte, fou de musique, grand constructeur de palais. Il a toutefois une obsession : engendrer un héritier mâle. Quitte à changer de femme si nécessaire : contre la volonté du pape, il divorce de la première, en fait décapiter deux, en répudie une autre, plus chanceuse…
Jambecreuse doit peindre leurs traits avant que leur tête ne tombe, et est envoyé sur le continent pour rapporter les effigies des possibles nouvelles fiancées… Tâche d’autant plus compliquée que les épouses potentielles du roi d’Angleterre sont l’objet d’intenses tractations diplomatiques : penchera-t-il vers Charles Quint, vers son ennemi le roi François Ier, ou du côté des princes allemands partisans de la réforme luthérienne ? Toujours traqué par le moine inquisiteur qui a juré sa perte, Jambecreuse poursuit ainsi sa carrière dans un monde en guerre, ouverte ou larvée, où les lansquenets minent et pillent Rome, où les armées turques de Soliman poursuivent leur conquête des marches de l’Europe.
Comme les deux premiers volets de la trilogie, cet ouvrage est savoureux et drôle. Rigoureusement documenté, il nous immerge dans l’Europe tumultueuse du XVIe siècle, où s’affrontent dans le sang les empires finissants et les nations naissantes.